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Conference 
 

75th Annual Summer Conference, August 10–13, 2006

Le progrès, quel progrès?

Patrick Forest
Candidat au doctorat en études internationales,
Institut québécois des hautes études internationales

Définir le progrès s’avère être une entreprise hasardeuse, qui recueille difficilement l’unanimité, prêtant à de nombreuses interprétations, mais aucune certitude. Pour les uns, il est un synonyme des irréfutables innovations technologiques qui contribuent à accroître notre qualité et notre espérance de vie. Pour les autres, les signes de notre temps dénient tout progrès : réchauffement climatique, terrorisme, famine, pollution des espaces naturels, etc. Le définir est certainement un exercice subjectif, à la mesure des individus qui s’y intéressent…

Le progrès comme état d’avancement

Faute de définition précise, le progrès est bien souvent considéré comme étant un état d’avancement, une amélioration des conditions de vie. Il est également un objet d’idéologie, de voie à suivre vers ce qui est considéré comme « préférable ». Ne devait-il pas mener, dans les années 1960, à la maîtrise de la nature ? De ce discours a découlé, sauf exceptions, le bétonnage de la quasi totalité des cours d’eau majeurs d’Amérique du Nord, soit pour la régulation du débit des rivières, pour la production d’énergie ou pour des fins récréatives. Aujourd’hui, nul ne songerait à une telle équation sans d’abord tenir compte des impacts environnementaux ou, à tout le moins, des pressions exercées par les environnementalistes et groupes de la société civile.

Bien que le progrès mène à des interprétations divergentes, le réputé psychiatre Vivian Rakoff affirme qu’il est certains secteurs où cette notion ne fait l’objet d’aucune ambiguïté, tel que dans le domaine médical. Auparavant, les décès consécutifs à un abcès dentaire étaient loin d’être exceptionnels. Aujourd’hui, qui n’a pas bénéficié d’un plombage, de lunettes, ou d’une chirurgie quelconque ?

Cependant, l’amélioration des conditions de vie de la population n’est pas uniquement imputable aux avancées technologiques, tel que le rappelle Sheela Basrur (sous-ministre, ministère de la Santé de l’Ontario), mais aussi à des interventions non cliniques de base, telles que l’amélioration des mesures sanitaires, des égouts et de la qualité du logement.

Dans un autre registre, la couverture médiatique du progrès varie considérablement en fonction de la géographie. Les médias ont été nombreux à traiter des conflits et des crises humanitaires en Afrique, mais peu d’entre eux ont été enclins à couvrir les progrès substantiels réalisés au cours des dernières années. Robert Greenhill (président, ACDI) soulève le cas du Ghana, qui bénéficie d’une croissance annuelle d’environ 6 à 7% par année, ou de l’Afrique en général, où une plus grande accessibilité à l’école permet maintenant aux filles de former 49% des effectifs. Elles se font également de plus en plus présentes dans les appareils étatiques, tel que le constate Zine Magubane (professeure, Boston College). Le Libéria a récemment élu la première présidente du continent, tandis que les femmes représentent plus de 30% des députés dans certains pays tels que l’Afrique du Sud et le Mozambique.

Dans le domaine des arts, certains estiment, tel que l’auteur de pièces de théâtre Michael Hollingsworth, que le Canada a accompli de grands progrès, soulignant le fait qu’aucune pièce n’était le fait d’auteurs canadiens il y a cent ans, tandis qu’aujourd’hui celles-ci se comptent par centaines annuellement.

Les conséquences du progrès

Le concept de progrès est parfois considéré, à tort, comme une valeur universelle dont les effets s’exercent de façon homogène sur la surface du globe. Bien que l’immense majorité des citoyens du monde y aspirent, pour beaucoup d’entre eux ce concept est et restera une abstraction vide de sens dans leur réalité quotidienne. Le progrès est inégal, tant en termes de bénéfices que spatialement. Non seulement les gains obtenus varient-ils considérablement selon le statut sociodémographique des individus, mais en plus ils varient selon la localisation de ces mêmes individus, selon qu’ils sont situés en zones périphériques ou en banlieues pauvres des grands centres urbains ou dans les pays du sud.

Le progrès peut également contribuer à exacerber l’individualisme des membres de la société. Peter Timmerman (professeur à York University et bouddhiste) et John Ralston Saul (réputé essayiste) montrent tous deux du doigt la fameuse bouteille d’eau en plastique, exemple flagrant d’un individualisme rampant. Ces bouteilles offrent le même réconfort qu’offraient jadis nos couvertures d’enfant, dixit John Ralston Saul. Pour les individus, la bouteille représente une sorte de protection qui leur assure une consommation d’eau fraîche et sécuritaire, comparativement aux eaux du globe, si polluées et odorantes… Paradoxalement, ce besoin de se prémunir contre les dangers extérieurs mène justement à une plus grande pollution, ces bouteilles se retrouvant un jour ou l’autre dans la nature…

L’idée même de progrès trouve sens à partir de son acception sociale; la société dans son ensemble vise à progresser. Cependant, le progrès peut également détruire l’environnement social duquel il est issu : dis-moi ta capacité à détruire ton voisin et je te dirai ton niveau de progrès. Selon John Ralston Saul, peut-être est-il temps de tenir compte des génocides, massacres et holocaustes dans les calculs de l’espérance de vie des citoyens du monde…

Au niveau spirituel, les grands changements et tensions qui affectent notre planète affecte également ceux qui s’y trouvent. Ces perturbations rendent la réincarnation des bouddhistes de plus en plus difficile, du moins pour ceux qui aspirent à une nouvelle vie sous forme de lion, de tigre ou d’ours polaire. Du fait de la disparition de leurs espaces naturels, du réchauffement climatique ou de la chasse abusive, dixit Peter Timmerman, ils se font de plus en plus rares…